Copyright et bien public
Le 03 juin 2009 à 10h04 par Droop's
Ce poster réalisé par le Street Artist Shepard Fairey à l'occasion de la campagne présidentielle américaine est considéré par beaucoup comme non seulement l'image de l'année 2008 mais aussi comme une oeuvre qui est entrée pour longtemps dans la culture collective au même titre que le portrait de Che Gevara ou celui de Marylin par Andy Warhol.

Le monde entier est capable d'identifier cette image, d'en saisir le message et l'état d'esprit collectif qu'elle a su capter. Mais ce poster est aussi le symbole du processus créatif d'une nouvelle génération d'artistes (et de millions d'amateurs) qui, de la musique aux arts graphiques en passant par les jeux vidéos, utilisent la technologie pour créer quelque chose de nouveau à partir d'oeuvres ou de support existants.
Quand j'entendais dire il y a quelques années qu'Internet était une invention à mettre sur le même plan que celle de la roue, de l'imprimerie ou de l'électricité en terme d'impact sur le progrès humain j'avoue avoir considéré l'idée avec scepticisme. Peut-être parce que j'étais encore essentiellement en train d'explorer ses capacités en terme de mise à dispositions d'images de femmes dénudées...
Mais désormais j'y adhère sans retenue.
A un détail près cela dit : ce n'est pas Internet la révolution mais l'usage qu'en ont fait les hommes et, je suis tenté de dire, les citoyens.
Internet ce n'est pas un ensemble de tuyaux supportant un protocole de communication. Internet c'est avant tout la gigantesque somme de connaissances, des plus futiles aux plus pointues, mises gratuitement à la disposition du monde entier par et pour les citoyens.
Mais cela va en fait bien au delà d'une somme de connaissances car il ne s'agit pas ici d'un savoir formatté et « read-only » sur le modèle encyclopédique. Il s'agit avant tout d'une approche coopérative qui encourage la participation de chacun à la construction de l'édifice et qui a remis le citoyen, le bénévole, le passionné, le créatif au coeur de la dynamique.
Elle est là la révolution. Dans le partage entre les hommes.
Prenons un exemple dans le domaine de l'éducation.
Depuis quelques temps, l'ensemble des cours dispensés par le M.I.T, (Massachussets Institute of Technology) est accessible en ligne.
Pour la plupart d'entre nous qui n'avions même pas de photocopieuses pour copier nos notes de cours de math en terminale ça peut déjà paraître assez spectaculaire mais ce qui est vraiment révolutionnaire c'est que ce contenu est fondamentalement libres de droit au sens ou quiconque peut le repackager, le modifier, l'améliorer et l'utiliser comme bon lui semble. Y compris bien sûr pour monter son propre programme de formation. La seule exigence est que le résultat de cette transformation, de ce Remix, soit lui-même accessible librement.
A coté de cela, la MPAA (Motion Picture Association of America) était convoquée récemment par la Librairie du Congrès pour discuter un sujet important pour le corps enseignant américain : la possibilité de continuer à bénéficier d'une tolérance pour pouvoir utiliser des extraits de films dans un cadre pédagogique.
Cette audition a donné lieu à la scène la plus surréaliste que j'ai vu depuis longtemps...
Le représentant de la MPAA a expliqué que son organisme estimait que cette entorse au Copyright n'était plus nécessaire et, tel un démonstrateur de ponceuse électrique dans une grande surface de bricolage, a fait visonner une vidéo dans laquelle il montrait comment des professeurs pouvaient se passer d'une copie directe.
La vidéo détaillait par le menu comment, avec un peu d'astuce et de patience, un camescope monté sur pied, un grand écran plat et une salle parfaitement noire il était tout à fait possible (et d'après lui légal...) de FILMER l'écran de télé diffusant l'extrait dont on avait besoin.
Je pense que ces 2 anecdotes résument un peu la situation actuelle...
D'un côté les cours de la plus prestigieuse université scientifique du monde en libre accès avec droit d'usage et de modification illimité.
De l'autre une industrie qui, en gros, explique à ces mêmes enseignants que si ils ont besoin d'un extrait de livre pour leur classe il faut qu'ils le retranscrivent à la main avant de le photocopier.
Dans un monde normal on en rirait. Mais il n'y a pas de quoi rire car la loi Hadopi récemment votée démontre que le mode de pensée et la stratégie de ces groupes de pression (pourtant déjà couverts par un arsenal juridique colossal) a complètement contaminé les législateurs. Nos représentants.
Le monde qu'on nous propose c'est celui ou pour se faire couper de la plus fabuleuse source de connaissance et de partage de l'histoire humaine on n'a même plus a déménager en Birmanie ou en Corée du Nord. Il suffit désormais de porter atteinte aux intérêts de vendeurs de petits disques en plastique.
Non. Je ne parle pas simplement ici de la coupure de l'abonnement pour les contrevenants à la loi Hadopi (déjà ubuesque). Je parle l'Internet que l'on nous prépare.
Je parle de l'incompatibilité profonde, définitive et totale entre la façon dont toute une génération a appris à vivre, à créér et à partager et le business model d'une industrie du siècle dernier, ni plus ni moins viable ou Sacré que le business model de quantité d'industries qui, du maréchal ferrand aux usines d'air comprimé, ont du s'adapter ou mourir pour laisser place au progrès humain. Si leur modèle s'impose, Internet sera redevenu le Minitel. Un outil pour réserver des billets de train et consulter la météo.
Protéger la création c'est comme se protéger du terrorisme ou de la pédophilie. Il faut le faire mais pas à n'importe quel prix.
Si nous ne mettons pas un coup d'arrêt à la reprise en main des outils technologiques du 3ème millénaire par les vendeurs de variété nous allons le payer au prix fort parce qu'il n'est pas possible de leur donner raison sans interdire, en dommage collatéral, tout ce qui fait la nature même de la révolution Internet et tout le progrès humain qui en découle.
Ce n'est pas un hasard par exemple si la Free Software Foundation dont la mission est de promouvoir le développement du logiciel libre a décidé de s'investir massivement dans la lutte contre les lobby du cinéma et de la musique ce qui, à priori, est très éloigné de son domaine de prédilection.
Elle considère en effet que si on continue à laisser ces groupes de pression remodeler le droit à leur guise pour protéger les ventes de Britney Spears c'est l'ensemble du système Open Source qui tombera a son tour. L'expression « dommage collatéral » est d'ailleurs mal choisie parce que la disparition de la communauté du logiciel libre arrangerait aussi beaucoup de monde....
Alors non, comme tout le monde je n'ai pas envie de voir disparaître la création et les auteurs. Mais outre le fait que ça ne paraît pas une menace imminente à en juger par le dynamisme de la scène musicale mondiale, cette protection légitime ne peut pas se faire à n'importe quel prix et rien ne justifie qu'une industrie puisse enrayer la liberté et le progrès simplement parce qu'elle refuse de s'adapter.
Il est fondamental aujourd'hui de rappeler que les notions de Brevets, Copyrights et autres droits d'auteurs sont des concepts assez récents dans l'histoire de l'humanité et qu'ils ont été mis en place dans un seul but : contribuer au progrès humain en stimulant la création.
Sans brevet, copyright, droit d'auteur (ces notions sont différentes mais peuvent être confondues dans le cadre de cet article) il peut bien sûr toujours exister des artistes et des inventeurs et il suffit d'aller au Louvre pour s'en persuader, mais tout le monde n'a pas la vocation d'un artiste maudit.
A un moment de l'histoire humaine les nations ont estimé qu'il fallait accélérer la création et ont donc conçu ces systèmes de protection et de rémunération des auteurs. Mais cette rémunération n'est qu'un outil. Elle n'est pas le but. Le but c'est le progrès collectif.
Quand une nation veut développer son réseau de transport, personne ne s'étonne qu'elle le finance avec l'argent de ses contribuables car il s'agit d'une démarche de bien public. Et il est légitime d'attendre, en retour, qu'elle fasse le meilleur usage possible de cet argent.
La notion de Copyright/Brevet est en fait exactement la même chose.
Le « bien » que les nations cherchent à obtenir est un bien intellectuel. Et le prix est encore une fois de l'argent public : celui que l'on va obliger le citoyen à payer pour acheter une oeuvre ou le pourcentage de son achat qui va aller rémunérer le propriétaire d'un brevet.
Mais dans le coût de la création il n'y a pas que de l'argent. Il y a aussi une part de notre liberté.
Celle qui fait qu'on a le droit de copier la Saga du Roi Arthur mais pas la série Kaamelott. Celle qui fait qu'on ne peut pas créér librement une entreprise pour fabriquer un médicament moins cher que celui de la société qui l'a mis au point.
Et comme pour tout usage de l'argent et de la liberté de leur citoyens il est du devoir de nos gouvernements de se rappeler que ce prix a été concédé au nom de l'intérêt général. Pas au nom de l'intérêt particulier des créateurs ni, encore moins, à celui des industriels qui exploitent leur créations.
Les nations n'ont pas pour mission de garantir un chiffre d'affaire à une industrie mais de rendre possible la diffusion du divertissement et de l'Art à leurs citoyens tout en offrant aux créateurs le niveau de rémunération nécessaire à maintenir leur capacité à créer.
Bien sûr un livre n'est pas une autoroute et on ne va pas lancer un appel d'offre pour déterminer quel auteur va fournir un roman au meilleur prix mais, au niveau global, la rémunération de la création s'incrit bien dans une exigence de juste équilibre entre le service rendu par les créateurs et son coût collectif.
Et ce service ne se mesure pas plus au nombre de disques vendus que la qualité d'un réseau de transport à celui du nombre de Maréchal Ferrands présent au bord des routes.
Force est de constater que la problématique s'est, au fil des siècles, complètement renversée et que la rémunération induite par le système du copyright/droit d'auteur est devenu une industrie en elle même. Un but plutôt qu'un moyen.
Et c'est ainsi par exemple que la durée nécessaire pour qu'une oeuvre passe dans le domaine public a été multipliée par 5 au fil des ans sans que jamais la question soit posée de savoir si le fait de rémunérer les ayants-droits d'une oeuvre pendant 70 ans après la mort de son auteur était vraiment nécessaire pour assurer aux citoyens l'existence d'une scène musicale dynamique...
Il est d'ailleurs assez paradoxal de voir comment le système de rémunération des grands patrons, leur primes et leur retraites chapeau sont devenus en quelques mois l'objet d'un rejet profond alors que dans le même temps personne ne semble s'émouvoir du fait nous finançons collectivement les royalties des héritiers des héritiers de créateurs décédés depuis 1940...
C'est ainsi que sous son nouveau déguisement de victime l'industrie de l'entertainment cherche depuis des années (et avec un succès certain) non pas à préserver sa position mais en réalité à l'étendre sans cesse et au mépris de l'intérêt général.
C'est parce que la notion de bien public a disparu que l'auteur du poster « Hope » qui ouvrait cet article est en plein démélés juridique avec l'agence Associated Press, propriétaire de la photo ayant servi de base à l'oeuvre...
C'est parce que la notion de bien public a disparu (et la décence aussi probablement) que l'on voit des Majors du disque s'attaquer à des mères de famille qui mettent en ligne une vidéo de leurs enfants avec un fond sonore musical. Les mêmes Majors qui viennent la larme à l'oeil sur les plateaux de télévision pour parler de leur amour des artistes. Oui, les artistes à qui ils reversent 1€ par disque vendus.
C'est parce que la notion de bien public a disparu (et le bon sens aussi sans doute) que les avocats des ayant-droits de Franck Herbert (auteur du roman de science-fiction Dune) font injonction à une communauté de fans de faire disparaître le petit monde inspiré du roman qu'ils animaient dans le jeu Second Life. Il leur reste 50 fans absolus dans le monde et ils arrivent à les menacer d'un procès...Et on est sensés croire qu'ils vont utiliser Hadopi avec responsabilité et discernement ?
Internet a inventé un mot pour ça : lol
Je ne peux pas en vouloir à ces Majors. Ils font leur travail d'industriels. (En pratique je pense quand même qu'ils ont atteint un niveau de bassesse rarement égalé dans l'histoire de l'industrie...)
Mais je suis beaucoup moins enclin à la clémence avec nos gouvernements qui se cachent derrière la protection de l'Art et de la Culture pour fouler au pied les droits et les aspirations de leurs citoyens et cautionner un modèle économique féodal.
La culture ce n'est pas un CD. La culture c'est le partage. Au sens de la constitution d'un patrimoine commun. La culture ce n'est pas une chanson. C'est le souvenir de cette chanson entre parents, amis, citoyens. Son existence en tant qu'entité qui nous relie.
Et dans ce domaine, désolé, le File Sharing est au contraire un véritable outil culturel.
Celui qui permet à nos enfants de prendre une chanson qu'ils aiment, de la coller sur une vidéo qu'ils ont capturé dans World of Warcraft , de l'envoyer à leur communauté d'amis et, par ce procédé, de devenirs les acteurs de leur propre culture.
C'est cet outil qui me permet, de façon impromptue, de faire découvrir à ma fille le monde des Shadoks ou des Tontons Flingueurs pendant qu'elle peut, de son coté, m'initier aux Mangas ou à Happy Tree Friends transformant ainsi nos cultures personnelles en culture commune.
Bien public.
<mauvaise humeur>
Vous imaginez quoi bandes d'hypocrites ? Que la jeunesse va aller acheter Brassens et Boris Vian pour se fondre dans le tissu culturel français ? Vous devriez déjà être contents qu'ils utilisent leur bande passante pour le télécharger. Ca serait déjà une divine surprise. (mais continuez comme ça et on va tous downloader "Antisocial je perds mon sang froid" remixé avec "qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu" par DJ Zebra)
</mauvaise humeur>
La création et le progrès humain sont des sujets que les Nations du monde ont su adresser en leur temps. Et nous leur devons une grande part de l'explosion scientifique et culturelle du monde moderne.
Nous attendons de nos gouvernements qu'ils jouent leur rôle aujourd'hui. Qu'ils le jouent avec courage, bon sens et avec comme ligne directrice celle de l'intêret général.
Au lieu de ça ils ont choisi de confier notre avenir numérique et culturel à des boutiquiers et à des vendeurs de galettes en plastique. A une industrie qui a prouvé, années après années, jour après jour, qu'elle ne comprenait RIEN à l'évolution du monde et qu'elle ne reculerait devant RIEN non seulement pour assurer la survie d'un système dépassé mais pour en pousser la logique toujours plus loin. A n'importe quel prix et quel qu'en soit le dommage collatéral.
Je ne demande pas à tout un chacun de cautionner la notion de File Sharing dans son coté « musique gratuite et sans limite». Ce n'est pas un modèle sain. Tout le monde le reconnaît.
Mais c'est sur ce terrain là que se joue en ce moment la bataille pour l'avenir de la culture Internet. Celle de la liberté et du partage. Celle qui contribue à diffuser la connaissance. Celle qui nous rend à nouveau acteurs et non consommateurs.
Après 30 ans d'efforts et de milliards dépensés, la « guerre contre la drogue » a rempli les prisons américaines d'adolescents surpris à fumer un joint pendant que, dans le même temps, le prix de la drogue était divisé par 2.
La drogue est un fléau. Mais le seul succès remporté a été celui sur ses victimes.
Si nous laissons l'industrie de l'entertainment mener leur « guerre contre le piratage » ils ne peuvent la « gagner » qu'en nous transformant tous en criminels et en ramenant Internet à l'age de pierre.
Que personne ne se leurre sur le sujet. Ils le feront. Sans une once d'état d'âme.
Oui. Il faut trouver une solution à la diffusion des oeuvres artistiques.
Non, on ne peut pas laisser la situation actuelle perdurer eternellement.
Ce n'est pas tant que la création soit menacée (elle ne l'est pas) mais c'est surtout parce qu'une société moderne ne peut pas laisser sa jeunesse aborder la vie avec une étiquette de criminel sur le dos et alors même que leur comportement s'inscrit dans une fantastique ré-invention de la notion de création, de collaboration et de partage du savoir.
|
Sources : Le portail des gadzarts |
|
Commentez sur Facebook |
|
Fil d'informations : ![]() |
|
|
À la une
|
|
>Le 15 juin 2010 à 18h51 par Zbigniew Smoreda, Frédéric Morlot, Benoit Fourestié, & Christophe Aguiton / Chercheurs, Orange Labs R&D pour ParisTechReview |
|
|
>Le 28 janvier 2010 à 14h50 par L'équipe communication |
|
|
>Le 04 novembre 2009 à 04h09 par L'équipe Communication |
Le 07 octobre 2009 à 12h07 par L'équipe communication
Le 30 septembre 2009 à 17h05 par Jérôme Onof, Pick Up 101Li185
Le 17 septembre 2009 à 16h01 par Communication
Le 08 juin 2009 à 14h19 par l'équipe organisatrice
Le 03 juin 2009 à 09h59 par Droop's
Le 11 mai 2009 à 00h04 par L'équipe communication
Le 26 mars 2009 à 13h34 par l'équipe communication








